« Je suis fatiguée. » C’est certainement vrai, mais ce n’est pas tout.
La plupart des entrepreneures que j’accompagne ont un répertoire émotionnel de terrain assez réduit. Non pas par pauvreté intérieure — au contraire, ces femmes ressentent énormément — mais parce que le conditionnement a été clair depuis longtemps : ce qui compte, c’est ce qu’on produit, ce qu’on décide, ce qu’on livre. Pas ce qu’on ressent pendant qu’on le fait.
On nous apprend à nommer les résultats. On nous apprend rarement à nommer les états.
Alors « fatiguée » devient le mot-valise dans lequel on met tout ce qui ne rentre pas dans les cases habituelles. Sauf que fatiguée peut vouloir dire dix choses très différentes selon les jours, les femmes et les contextes. Et quand on ne distingue pas, on ne peut pas agir juste.
Quand le mot ne vient pas, ce n’est pas un manque de mots
Il existe un phénomène que les neurosciences et la psychologie clinique appellent alexithymie. Dans sa forme sévère, c’est une difficulté marquée à identifier et décrire ses propres émotions. Mais il en existe une version fonctionnelle, beaucoup plus courante, que je vois régulièrement : des personnes parfaitement capables d’articuler leurs pensées qui se retrouvent muettes face à leurs ressentis.
Ce n’est pas un trouble en soi. C’est souvent le résultat d’années passées à fonctionner sur le mode tête/performance, en laissant les données corporelles et émotionnelles dans le bruit de fond.
Antonio Damasio, neurologue, a montré que les émotions ne sont pas un luxe sentimental — elles sont des marqueurs somatiques, des signaux du corps qui participent activement à nos décisions. Quand on coupe le fil avec ces marqueurs, on prend des décisions moins fiables et on s’épuise davantage, parce qu’on navigue sans boussole.
Ce qui est intéressant — et encourageant — c’est qu’une étude conduite par le chercheur Matthew Lieberman à UCLA a montré que le simple fait de mettre des mots sur une émotion (ce qu’il appelle l’affect labeling) réduit l’activité de l’amygdale et calme le système nerveux. Nommer n’est pas seulement utile à la compréhension. Nommer régule. Nommer, c’est déjà agir.
Les 5 mots qui reviennent le plus souvent — et ce qu’ils peuvent cacher
Certains mots fonctionnent comme des raccourcis. On les attrape parce qu’ils sont disponibles, pas forcément parce qu’ils sont justes. En voici cinq que j’entends souvent, avec ce qu’ils camouflent parfois. Mais chaque définition est nuançable par chaque femme !
« Fatiguée » peut cacher : un conflit de valeurs (tu fais des choses qui ne te ressemblent plus), une sous-stimulation dans certains domaines, ou une sursollicitation sans espace de récupération.
« Bien » peut cacher : une déconnexion, un mode pilote automatique, une attente floue de quelque chose qui n’arrive pas encore.
« Dépassée » peut cacher : un manque de reconnaissance (interne ou externe), une absence d’espace pour traiter ce qui se passe, ou un rythme qui ne t’appartient plus vraiment.
« Vide » peut cacher : une transition en cours, une déconnexion du désir, parfois un deuil de quelque chose qu’on n’a pas encore nommé comme tel.
« À bout » peut cacher, étonnamment, quelqu’un de profondément alignée sur ses valeurs, mais épuisée de se battre contre un environnement ou un système qui ne l’est pas.
Ce n’est pas une liste exhaustive. Et certains de ces mots peuvent être parfaitement exacts pour toi. L’idée n’est pas de remplacer ta réponse par la bonne réponse. C’est de te donner envie de creuser un peu.
Comment trouver le vrai mot
Il y a une pratique simple que j’utilise souvent en séance, que tu peux la faire seule, en 5 minutes.
Assieds-toi. Ferme les yeux si tu veux. Pose ta main sur ta poitrine ou sur ton ventre. Et pose-toi ces questions, une par une, en laissant quelques secondes entre chaque :
- Où dans mon corps est-ce que je sens quelque chose en ce moment ?
- Quelle est la texture de cet état ? (lourd, tendu, cotonneux, creux, chaud, serré…)
- S’il était une météo, ce serait quoi ?
- S’il était une couleur ?
- S’il avait une voix, qu’est-ce qu’il dirait ?
Et enfin : quel mot est-ce que ça m’évoque ?
Ce n’est pas un exercice de perfection. Il n’y a pas de bon mot à trouver. Ce qu’on cherche, c’est la direction, pas la définition.
« Nommer avec précision, c’est sortir de l’imprécision. Et l’imprécision, en matière d’état intérieur, c’est la source de beaucoup d’épuisement. »
Ce que ce mot, une fois trouvé, peut changer
Trouver le mot juste ne résout rien directement. Mais ça oriente.
Quand tu passes de « je suis fatiguée » à « je suis désorientée », les actions qui viennent ensuite ne sont pas les mêmes. L’une invite à dormir, l’autre invite à faire le point. Ce n’est pas la même direction.
Quand tu passes de « ça ne va pas » à « je suis en transition et je n’ai pas encore le cadre pour ce qui vient », quelque chose se passe à l’intérieur. Pas une solution. Une clarté. Et la clarté, même partielle, est un point d’appui.
La lucidité est le premier acte d’alignement. Avant de changer quoi que ce soit, avant même de décider si tu veux changer quelque chose, il y a ce moment de voir. Vraiment voir où tu en es, sans minimiser, sans dramatiser, sans gérer.
« Se voir clairement, c’est peut-être la forme de courage la plus sous-estimée. »
Et toi, tu te regardes ou tu te gères ?
La plupart du temps, on se gère. On s’adapte, on ajuste, on continue. Ça demande moins d’énergie à court terme et infiniment plus à long terme.
Se regarder, vraiment, c’est accepter que ce qu’on va trouver n’est peut-être pas simple. Que le mot qui vient puisse être inconfortable. Et que cet inconfort-là, contrairement à celui de l’évitement, mène quelque part.
Tu n’as pas besoin d’avoir déjà le mot parfait. Tu as juste besoin de commencer à chercher.
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